Interview réalisée le jeudi 22 mai 2014 par François Delotte – Article paru dans le magazine AS © (Actualité de la Scénographie) n°195

Politique CulturelleConférencier, consultant pour les collectivités, président du Centre national des arts de la rue de Niort, membre du Conseil d’administration de Royal de Luxe ou encore, de l’Observatoire des politiques culturelles de Grenoble : jlbonnin@decisionpublique.fr passe une retraite active. Un engagement protéiforme qui lui permet de rester au fait des problématiques actuelles en termes de politiques culturelles. L’expertise de ce professionnel, qui fut aussi bien directeur de Scène Nationale que chargé des affaires culturelles à Blois aux côtés de Jack Lang et à Nantes auprès de Jean-Marc Ayrault, est donc plus que jamais éclairante. Il revient avec nous sur les impacts probables des dernières élections municipales et des réformes territoriales annoncées par le premier ministre sur le secteur culturel. Sans oublier d’aborder la place actuelle de la culture au niveau européen. Pour lui, les acteurs culturels sont trop souvent dans une inquiétante position d’attente et de repli face à ces différents dossiers.

AS : Vous avez longtemps été directeur des affaires culturelles de la ville de Nantes dans l’équipe de Jean-Marc Ayrault. Vous avez une vision fine de l’administration de la culture à un niveau municipal. Suite au scrutin de mars dernier, 155 villes de plus de 9 000 habitants ont été perdues par la gauche. Selon, vous, qu’est-ce que cela augure en termes de politiques culturelles locales ?

Jean-Louis Bonnin : Pendant la campagne ou juste après ces élections, je me suis aperçu qu’il y avait peu de réactions de professionnels. Donc, nous pouvons nous interroger à propos des enjeux culturels : soit il y a un consensus général sur ces questions et l’on considère que tout va se faire dans une certaine continuité, soit les enjeux ne sont pas évoqués et ne font même pas l’objet de débats. Et c’est cela qui me pose problème car je ne peux pas imaginer qu’il ne puisse pas y avoir de tensions, même positives concernant les orientations et les politiques culturelles à mener par les collectivités. Car il y a des conceptions qui expriment des points de vue différents plus ou moins clivants. Je regrette qu’il n’y ait pas suffisamment d’expression du milieu artistique ou du milieu professionnel pour affirmer des positions.

Mais, à ce niveau communal, et de façon générale, observe-t-on aujourd’hui des différences importantes entre la façon dont les socialistes et la droite républicaine gèrent les affaires culturelles ?

On a le sentiment qu’à ce propos, suite aux élections, il n’y aura pas de grande fracture. Mais derrière les projets il y a quand même des divergences de conceptions. Et je pense qu’il y aurait un travail à faire pour les accentuer, pour bien les souligner. Pour surtout faire en sorte que les professionnels affirment un certain nombre de valeurs qui sont les leurs. Aujourd’hui, beaucoup de municipalités ont un discours sur l’attractivité de la culture, les liens entre celle-ci et l’économie, discours que j’ai moi-même souvent repris, y compris pour justifier des dépenses culturelles et le développement d’un certain nombre de projets. Mais, il y a un danger dans cette affirmation qui réside dans l’éventualité d’oublier les valeurs, les raisons pour lesquelles nous faisons ce métier : importance de la création, du soutien à l’émergence, … Et il faut aussi faire attention à ne pas être instrumentalisé. Je ne pense pas avoir peur de travailler avec les autres et être dans une attitude de repli. Au contraire, je pense que la culture a un fort potentiel de croisement avec le social, l’urbanisme, l’économie ou le tourisme. Mais en même temps, il y a des valeurs qu’elle doit pouvoir affirmer. Je pense qu’aujourd’hui on risque d’avoir un discours presque défensif. Il faudrait aussi remettre l’intérêt général au cœur du débat. Où est l’intérêt général ? C’est une des questions qui me préoccupe, chacun semble être recentré sur la structure qu’il essaye de défendre tant bien que mal, et j’ai l’impression qu’il n’y a pas de vision territoriale de la culture.

Je pense que la participation du citoyen, le soutien à la création artistique, et la question de la place actuelle du théâtre dans la cité sont des idées qu’il faut reprendre. Les metteurs en scène et les comédiens le font peut-être, mais on ne les entend plus, ou autant qu’à une autre époque. Et, selon moi, il est vrai, ces thématiques étaient plus portées par des courants de gauche.

D’un côté on peut se satisfaire qu’il y ait un consensus sur certaines valeurs, mais je ne suis pas sûr que si l’on va jusqu’au bout des réflexions il y ait un tel accord. J’ai peur que cela soit un consensus de façade. Et j’aimerais donc que l’on cherche où sont nos différences. Non pas pour la recherche du conflit à tout prix mais pour se demander ce qu’est être de gauche ou de droite aujourd’hui?

Dans les plus grandes villes conquises par la droite comme Toulouse, Saint-Etienne ou encore Limoges, doit-on s’attendre à une baisse de budgets municipaux alloués à la Culture ?

On a le sentiment que toutes les villes risquent de se retrouver dans une compression financière et il va y avoir peut-être moins d’investissements, de soutien sur tel ou tel point. Mais nous sommes quand même dans une période un peu trouble, où les choses restent floues. Exemple : tout le débat sur la réforme territoriale : les acteurs culturels auraient intérêt à y être très attentifs, exprimer des points de vue. J’entends aujourd’hui des Conseils généraux s’interroger sur la suite de leurs actions ou sur le financement de telle ou telle agence. Comme si l’on anticipait ainsi la disparition éventuelle des départements, ou tout du moins de la notion de compétence générale. Alors que les Conseils généraux pourraient affirmer un autre point de vue en disant qu’ils ont une priorité liée au social donc, par exemple, en accentuant les orientations sociales du développement culturel, en soutenant des projets dans des quartiers populaires, en milieu rural en associant des populations aux démarches de création, aux pratiques amateures… Il faudrait que dans la rencontre entre les institutions, les Régions, les Collectivités et l’État, chacun affirme un positionnement clair pour qu’il y ait un véritable aménagement du territoire, une réflexion sur l’intérêt général. Il conviendrait aussi de raisonner davantage en termes de filières plus qu’en termes d’institutions séparées. On réfléchit beaucoup sur le développement de telle Scène Nationale ou opéra, mais nous n’avons pas de réflexion plus globale sur la défense de l’ensemble d’une filière, ce qui ne passerait plus alors que par la protection des institutions, des lieux labellisés.

Cette victoire de la droite pourrait-elle faciliter la diffusion d’une gestion plus ‘libérale’ de la culture, à un niveau local, notamment marquée par la privatisation de certains grands établissements ? Ou encore l’encouragement de la mise en place d’événements ou de lieux culturels financés par de grandes entreprises ou des fondations ?

La difficulté c’est que cette idéologie un peu “libérale” n’est pas l’exclusif de municipalités de droite car cette orientation peut se retrouver dans beaucoup de têtes. Le financement d’événements, de lieux culturels par de grandes entreprises pourquoi pas, mais le fonctionnement, l’efficacité restent à démontrer dans d’autres pays (Japon, Etats-Unis…) et il ne peut la notion de Service Public et les enjeux qui lui sont attachés. Comme la notion de repli sur soi, je pense qu’aujourd’hui il serait bon que les acteurs culturels s’organisent pour déposer des projets européens, défendre l’idée d’échanges avec les équipes artistiques européennes, et on voit bien qu’il y a des tendances de repli. Est-ce que ces tendances ne se reproduisent pas dans la tête, voire dans la pratique d’un certain nombre d’acteurs culturels ?

Quels sont, selon vous, les vices et les vertus d’une telle politique plus ‘libérale’ ?

Elle a des vertus sur un principe d’attractivité mais elle représente aussi le risque de se polariser sur quelques métropoles, sur quelques lieux emblématiques et d’accentuer une fracture sociale et territoriale.

Certaines municipalité nouvellement à droite pourrait elles mettre le holà sur certaines politiques culturelles jugées trop idéologiques (comme par exemple le socioculturel ou les interventions dans certains quartiers dits ‘difficiles’) et en soutenir davantage d’autres, en mettant par exemple l’accent sur la notion d’excellence ?

Je ne sais pas. Et c’est bien là où est toute la difficulté : aujourd’hui, on ne peut pas dire qu’un changement d’équipe municipale va amener un changement d’orientation de secteur, au moins dans le discours. Mais en même temps, je ne peux manquer de m’interroger sur les annonces qui ont été faites, sur la volonté d’effectuer un travail sur l’éducation artistique, de le mettre comme une priorité au niveau de l’État et de constater que tout cela reste encore des mots. Et qu’il n’y ait rien de vraiment structuré et organisé et je ne vois d’ailleurs pas comment les professionnels sont pour l’instant associés à cette démarche. Je me dis qu’une municipalité de droite républicaine pourrait dire : “La priorité ce sont nos grandes institutions”. Oui, mais pas plus qu’une municipalité dite de gauche. C’est donc sur ce flou qu’il faudrait réfléchir, proposer des changements dans les faits, dans les actes, dans les choix de répartition du soutien public de la culture.

La pérennité de certains événements, notamment ceux associés à un public jeune, pourrait être menacée par peur du désordre ? Je pense notamment au Festival de musique électronique Hadra, à Lans-en-Vercors, que ne veut plus accueillir la nouvelle municipalité de droite ?

Je ne suis pas certain que ce soit seulement des villes marquées à droite qui pourraient être tentées par cette notion de repli. Et je regrette aujourd’hui que les acteurs culturels, artistes et un certain nombre d’élus de la gauche ne soient pas suffisamment offensifs en termes de soutien à la création, aux initiatives, au foisonnement et aux politiques culturelles. Je ne suis pas inquiet du passage de gauche à droite, mais plus inquiet par le fait que l’idéologie générale pénètre tout le monde et qu’il y ait davantage un repli plutôt qu’une prise de risque, plutôt que de l’affirmation de valeurs. Mon problème n’est pas d’interroger une politique de droite mais plus de me demander : “Et à gauche qu’est-ce qu’on fait ? Qu’est-ce qui marque profondément la différence ?”. Et en tant que professionnel, je ne crois pas que nous sommes dans une volonté offensive, nous sommes plus dans une volonté de défendre tant bien que mal notre pré carré…

Selon vous, à quoi est dû ce repli ?

Je crois que c’est un phénomène général qui atteint aussi le secteur culturel. Je crois que l’on n’a pas tout le temps à se justifier que la culture ça rapporte, que c’est attractif. Certes c’est important, mais c’est aussi utile pour le citoyen, pour l’individu, … C’est d’ailleurs cela nos valeurs premières : le service public, l’intérêt général, ce qu’on espère de la rencontre entre une production artistique et des individus.

Certaines villes moyennes ont été conquises par des listes soutenues par le Front National, comme Béziers et Fréjus. Doit-on craindre pour ces villes un ‘syndrome’ Jacques Bompard à Orange, avec la suppression de livres dans les bibliothèques, la fin des subventions pour les structures jugées ‘élitistes’ et une instrumentalisation populiste de la culture ?

Par principe nous devrions nous mobiliser sur cette idée que la culture est quelque chose d’ouvert, faite de diversité, de rencontres et qu’elle ne peut pas être identifiée à des discours idéologiques de repli, de frontière. Fondamentalement, on ne peut que s’opposer à de tels discours et là aussi nous, les professionnels, sommes très absents. Même s’il y a de temps en temps des prises de position. Olivier Py avait par exemple fait une belle déclaration par rapport à Avignon à un moment où l’on pensait qu’il y avait un risque en disant que, dans ce contexte, il ne pourrait pas être directeur du Festival dans cette ville. Mais ce sont des petites soupapes faites de belles expressions qui ne sont cependant pas organisées, structurées, renforcées. Je pense que c’est à nous les professionnels et y compris les élus de la gauche de dire : “On réagit”. Nos pratiques n’ont rien à voir avec les discours populistes qui sont tenus.

Au niveau des plus grandes agglomérations, et avec la constitution du statut politique de ‘Métropole ’, ne va-t-on pas assister à une certaine uniformisation dans la façon dont ces villes —quelles ques soient leurs couleurs politiques— vont aborder les questions culturelles en recherchant systématiquement la distinction dans le cadre d’une mise en concurrence ?

On voit bien une forme d’uniformisation générale dans les discours, y compris dans la volonté de développer de l’événementiel, … Alors après chacun cherche son identité, ce qui est logique, mais pas toujours en s’appuyant sur les talents locaux. Il y a une forme de compagnonnage, qui est une forme de solidarité que je pensais vivre dans les années 1970 et qui, pour moi, a été perdue. Et ce, même au niveau du spectacle vivant. La décentralisation culturelle était pour moi beaucoup plus le reflet de cette notion de compagnonnage, de présence sur des territoires différents, d’émancipation individuelle et collective, de transmission d’une “éducation populaire”. Aujourd’hui il y a un côté entre soi…

Le risque est de retrouver dans tous les événements, des deux côtés de l’Atlantique, des artistes internationaux, liés par une sorte de marché. Alors qu’il y en ait dans chaque manifestation, très bien, mais il ne faut pas que les responsables oublient qu’ils ont sur place des talents à accompagner pour qu’ils puissent se faire connaître. Quand on regarde un certain nombre de métropoles, on retrouve beaucoup de choses similaires. Dans les programmations de Scènes Nationales ou de certains théâtres, on retrouve toujours un peu les mêmes spectacles. Mais sur des périodes courtes, car la notion de série est trop absente. Il y a bien sûr encore des tournées, mais nous ne sommes plus dans le soutien à des équipes émergentes, sur des temps un peu long, sur un travail d’insertion réel.

Par ailleurs, la Loi de janvier 2014 sur la modernisation de l’action publique et d’affirmation des Métropoles, ne risque-t-elle pas à court et moyen termes d’augmenter la fracture territoriale dont nous parlions en amont entre de grandes agglomérations puissantes et très intégrées et le reste du territoire ?

Je pense que c’est un risque important. Évidement que lorsque je travaillais à Nantes, j’étais préoccupé par le développement de la Métropole. Mais aujourd’hui je côtoie des territoires plus ruraux, et je vois l’immense difficulté pour eux d’avoir des structures, des équipes et le peu d’offres et de soutiens qu’elles peuvent recevoir. Cela doit d’ailleurs être mis en relation avec des créations qui tournent peu. Il y aurait peut-être une capacité à organiser des tournées de propositions artistiques sur des longues séries, dans des lieux plus modestes. Mais aujourd’hui si tous les moyens sont mis sur ces secteurs métropolitains, pour les autres, on a le sentiment qu’il y a peu d’accompagnement et ce aussi bien dans le monde rural que dans des petites ou moyennes villes.

Par ailleurs, les politiques devraient être très attentives aux liens entre différentes communes, entre les membres des Communautés de communes. On dit qu’il faut diminuer le nombre de communes mais il faut accompagner cette constitution de Communauté de communes, pour les aider à se renforcer, à avoir un véritable aménagement, sinon on va se retrouver avec des communautés composées d’une multitude de petites communes n’arrivant pas à s’entendre. Et chacun va vouloir avoir les mêmes structures culturelles. Alors qu’il faut réfléchir à l’aménagement du territoire, qu’il faut autant favoriser l’investissement dans des lieux que l’organisation de tournées, de diffusions. Il y a un grand risque de fracture et cela ne peut que s’accentuer. Je crois que nous ne mesurons pas l’importance de la fracture géographique, sociale et culturelle.

Selon vous, cette évolution est-elle inéluctable dans un contexte européen marqué par une mise en concurrence des grandes villes ?

C’est très important de renforcer les métropoles. Mais en même temps, ces métropoles ont une responsabilité vis-à-vis de leurs territoires et de leurs arrières pays. Il faut donc que l’État favorise l’aide au dialogue entre les régions, les différentes communes, les communautés de communes, de façon ce que la ville métropole ne capte pas tous les financements, toutes les structures, et laisse des déserts aux alentours. L’expérience de la région Pays-de-la-Loire est, à ce titre, intéressante : celle-ci a réuni pendant plusieurs années les différentes filières —spectacle vivant, arts visuels, cinéma, livre, patrimoine— pour discuter avec les professionnels de leurs besoins, de leurs attentes. Mais il s’agissait aussi d’organiser des rencontres avec les Collectivités pour essayer de voir, à partir des besoins exprimés par les professionnels, comment elles pourraient intégrer ces éléments dans leur politique culturelle et essayer d’harmoniser des orientations. Aujourd’hui, l’enjeu est de réussir à traduire cette démarche de co-construction dans le concret des projets des politiques culturelles.

Le premier ministre a récemment annoncé vouloir diviser par deux le nombre de régions d’ici 2017, qu’est-ce que cela pourrait-impliquer en termes de gestion locale des politiques culturelles ?

Là-aussi, c’est le silence des professionnels qui m’inquiète. S’il y a un regroupement territorial, il faut quand même avoir des discussions sur ce que sera la place de la culture, quels seront les moyens donnés aux uns et aux autres et quelles seront leurs responsabilités partagées. Je pense que les acteurs culturels ne se rendent pas compte que ces évolutions vont avoir des conséquences. Conséquences qui pourraient être positives, mais il faut les organiser et affirmer nos points de vue. Par exemple, on aurait dû accentuer les échanges d’expériences et de savoir-faire entre professionnels des différentes régions en vue des fusions.

Ce qui est dommage, c’est qu’il va y avoir des choses décidées par la loi alors que, en tant que professionnels, on aurait pu préparer activement ce type de croisement entre différentes régions. Les professionnels auraient dû être plus affirmatifs dans leur volonté de collaborer et solliciter les différents Conseils régionaux, sur le soutien aux initiatives croisées entre professionnels, entre réseaux et pas seulement quelques instituions phares. Quand est-ce que les professionnels vont-ils interpeller l’ARF (Association des Régions de France) sur l’aménagement cultuel, les moyens du service public, le soutien aux initiatives pour tous les territoires dans ce projet de régions fusionnées ? D’ailleurs, que propose les commissions culture de toutes ces institutions publiques au-delà de discours convenus, généraux …?

La disparition de la clause de compétence générale des Collectivités et celle probable des Départements d’ici 2021, risque-t-elle de signer la fin des financements croisés ? Est-ce que cela pourrait aboutir à la suppression de certaines sources de financements pour les acteurs culturels de notre pays ?

C’est, en effet, le risque de la fin des financements croisés. Parfois, on reproche le “saupoudrage” de certaines subventions, et moi-même je l’ai souvent dit : “À quoi ça sert de donner 1 000 € annuels à telle ou telle structure ?”. D’un autre côté, c’est souvent ce qui a permis à certaines compagnies de se développer. Donc, il faut distinguer la subvention d’accompagnement, même minime, de la notion de clientélisme. Cette aide peut avoir un intérêt au lancement d’une initiative. Le problème est ensuite l’accompagnement, l’évaluation afin de ne pas maintenir le même état de subventions pendant 10 ans. Si l’on supprime différents échelons, cette politique risque d’être abandonnée au profit des seules subventions aux principales institutions. Ce qu’il serait bien c’est que, sur les territoires, les acteurs culturels se regroupent par filière et puissent élaborer un certain nombre de propositions auprès des instances publiques, de critères d’évaluation d’accompagnement dans le développement des projets.

Va-ton vers une mise en valeur du pouvoir des régions avec un pouvoir politique élargi pour ces collectivités dans une volonté de s’aligner sur l’organisation territoriale de nombre de nos voisins européens ? Pourrait-on voir d’ici quelques années apparaître des régions françaises puissantes et en mesure de mener des politiques culturelles plus ambitieuses, à l’image des Länder allemands ou des communautés autonomes espagnoles ?

Cela ne serait pas gênant si ces régions assument complètement la politique culturelle, toutes les orientations nécessaires à son développement dans toutes les filières, si elles sont toujours attentives à la prise de risque, à la diversité, à la création, aux liens avec la population, aux différents individus. Mais s’il s’agit uniquement de s’inscrire dans une dimension internationale, cela serait risqué.

Avec l’austérité et la montée des populismes en Europe et en France, la culture a été une des grandes absentes des débats des élections européennes. Pourtant l’Union Européenne s’affirme comme un financeur non négligeable de la culture notamment au travers de son programme ‘L’Europe Créative’. Comment les acteurs culturels français s’emparent-ils de ce dossier ?

Je pense que globalement, les acteurs culturels dans certaines régions, ont déposé peu de projets. En Poitou-Charentes, par exemple, les années précédentes, un peu plus d’une dizaine de dossiers ont été montés et peu étaient pilotés par des acteurs culturels de la région. Je crois que là on a un travail d’information des professionnels à effectuer. Mais il faut que ceux-ci veuillent bien s’emparer de ces projets pour être présents. Pour obtenir des financements, mais aussi être dans l’ouverture et travailler avec des professionnels européens. Des initiatives comme Prospero (projet de coopération entre six théâtres européens, dont le TNB de Rennes, soutenu par la commission européenne, ndlr) au niveau du théâtre, sont très intéressantes. Ce qui serait bien c’est que cela soit aussi mené avec des structures plus petites. Il faut se demander comment favorise-t-on ces échanges et relations, y compris sur des structures qui existent en milieu rural ou dans des espaces plus restreints. Ce type de démarche est suffisamment lourd pour que des petites collectivités ou des petites structures n’osent pas se lancer dans ce travail là, elles doivent être aidées, accompagnées.

Cette politique européenne, largement basée sur le soutien à l’innovation et au numérique a-t-elle pour vocation de soutenir quasi exclusivement ce qui dans le secteur culturel possède un caractère rentable et qui pourrait créer de l’emploi de façon évidente dans un contexte de crise et de resserrement des fonds publics ?

Cette notion d’innovation peut s’appliquer à plein de secteurs. Il y a là encore peut-être un risque d’être trop dans un discours libéral et de consommation de productions et de ne pas assez se concentrer sur le soutien à la création artistique pure. Il faut que les professionnels affirment d’autres types de projets et il faut qu’il y ait un travail de lobbying et d’influence auprès des élus. Sinon le soutien ira exclusivement à des projets d’innovation uniquement dans des secteurs considérés comme ayant une rentabilité économique. La question est toujours la même : il ne faut pas que l’on abandonne tout le tissu de la création théâtrale, de la création chorégraphique, les plasticiens, … Il faut que l’on aide les artistes à pouvoir s’exprimer, à tourner en Europe, à faire des résidences. Car l’innovation est aussi là et elle ne peut pas être que dans les projets ayant une valeur économique ou industrielle. De toutes manières, il y a des activités culturelles qui créent de la valeur retombant sur d’autres secteurs sans retourner à la culture : un festival a des retombées pour le tourisme et le commerce d’un territoire. Et c’est à nous d’affirmer que cela justifie pleinement le soutien à la prise de risque, à la création et à un travail de recherche. C’est un peu comme la recherche scientifique : il faut que les pouvoirs publics soutiennent aussi des projets autres que ceux perçus comme étant immédiatement rentables.

Ne risque-t-on pas de voir à l’avenir les politiques culturelles nationales et locales s’aligner sur la stratégie européenne dans une volonté de faire filtre et de réaliser des économies budgétaires en faisant des choix ?

Oui, c’est un risque. Et c’est pourquoi je ne comprends pas aujourd’hui le silence de nombreux acteurs culturels. Je ne comprends pas aussi pourquoi la FNCC (Fédération nationale des collectivités territoriales pour la culture) n’exprime pas plus fermement un point de vue. Il y a peu de prise de parole et de débats sur ces idées.

Les réseaux culturels européens ont-ils un rôle efficace de lobby auprès de Bruxelles pour orienter le contenu des politiques européennes ?

Je pense que nous les Français ne sommes pas assez présents. Nous ne déposons pas suffisamment de dossiers, la formation que mène Relais Culture Europe (structure d’appui à l’information, l’action et à la réflexion européennes des acteurs culturels et créatifs, ndlr) dans plusieurs régions est récente, et il y a déjà un an que l’on aurait dû travailler sur ces questions afin que les professionnels s’en emparent. Et ce pas seulement pour tenter de trouver des subventionnements. Mais aussi pour faire en sorte que les services publics s’affirment et qu’il y ait des projets culturels différents qui soient soutenus. Je nous trouve trop attentistes. D’abord, lorsqu’il y a un basculement de gauche à droite. Après on criera quand il y aura dix ou quinze directeurs licenciés, mais pour l’instant on attend, on ne demande rien. On est attentiste devant la réforme territoriale alors qu’aujourd’hui les professionnels devraient se retourner vers les associations d’élus. Et c’est pareil vis-à-vis de l’Europe : si l’on attend que ce soit les autres qui décident, nous serons dans une position de repli et de défense et pas dans une position offensive. Il faut être dans le dialogue mais en imposant un certain nombre de nos valeurs qui sont celles – pourquoi on a fait ce métier.

La France a obtenu l’exclusion de la culture et de l’audiovisuel du traité de libre-échange actuellement négocié entre l’Union Européenne et les États-Unis au nom de ‘l’exception culturelle’. Est-ce que cet aspect pourrait être remis en question suite aux élections ? Si oui, cela représenterait-il une menace pour notre modèle d’économie culturelle largement fondé sur l’intervention publique ?

La confirmation de l’exception culturelle devrait être préservée dans le cadre de ce traité. Mais cette expression recouvre quoi ? Il n’y a pas beaucoup de transparence concernant cela et ces négociations. Quel débat cela provoque ? Quelles furent précisément les tensions ? Quelques personnes doivent être très informées mais les professionnels n’en savent pas grand-chose. Mais je ne crois pas que cette “exception culturelle” pourrait être remise en question suite aux élections à venir. Par ailleurs, s’il y a eu une mobilisation des professionnels autour de cette question, je n’en ai pas été informé. En tout cas, je ne pense qu’elle ait fonctionné. Le forum des Mai à Chaillot, organisé par le Ministère de la Culture, était très contingenté et, je trouve, organisé précipitamment. Nous devrions être beaucoup plus présents. Encore une fois, je ne comprends pas notre attentisme et notre absence sur un certain nombre de débats qui vont nous concerner demain.

Politique Culturelle – Je ne comprends pas notre attentisme et notre absence

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